lundi 28 mars 2011

La chambre d'ambre

Sur une photographie de Jean-André Bertozzi "tria i fenestre " (Web Cam) Dans l’orante chambre basse obombrée, au fond de l’antique demeure familiale, tout est silencieux. Il y flotte des poussières de rêve : sables de sommeil, poudres dorées de poésies oubliées. La maison vidée de ses invités s’alanguit, la fête est terminée. Le grand Pierrot blanc ne se promène plus entre les arbres, les filles en robes longues ne chantent plus… Et cette chambre aux parfums d’ambre, d’orangers en fleurs inaugure un songe étrange… Qui se superpose à l’image que je regarde. La camériste a quitté la pièce devenue dormante. Deux masques vénitiens sont posés au bout du lit drapé d’un tissu rehaussé d’ocre rouge ; un éventail coloré est resté ouvert sur le fauteuil de velours incarnat ; dans le tiroir béant de la table de nuit, une broche en or qui représente une abeille aux ailes déployées. Quelques zestes féeriques du carnaval éclaboussent encore la vitre de la fenêtre fermée. Tout est clos, si calme pourtant là où poussent les agapanthes blanches. Rien d’extérieur ne vient plus troubler l’invisible présence intime et l’empreinte laissée par les dormeurs est fluide. Pas de réveil, ni d’horloge. Les murs vêtus de tièdes boiseries forment une tendre alcôve. Le lit tendu d’une robe de terre adamique ensoleillée d’éclats laiteux est parsemé de nervures grises qui se conjuguent aux stries transparentes de la bouteille d’eau en plastique vide et sans étiquette. Chambre telle un portrait : visage introverti aux légères rides qui se souviennent de nos joies, de nos chagrins, de nos désirs. Ici, la chair épousée se confond avec l’ombre fendue, l’ombre fondue. Les pas furtifs s’éloignent dans le couloir, deux oreillers nus. Chambre d’amour, d’enfantement ou d’agonie. Chambre de voyage, de noces ; chambre jaune, le mystère de la chambre de Vincent ; Toute chambre où l’on abandonne des parcelles de soi-même. Chambre de carnaval, de paillettes argentées, de vin scintillant dans le verre de cristal rouge ; orangerie intérieure, la quiétude y ondoie. Chambre comme une chapelle où l’on murmure… Là, se cache le secret de la fenêtre d’Alice. Si tu l’ouvres, tu entres dans un ailleurs qui n’est pas le tien, tu désintimises l’univers de l’autre. Ethnovisiologue, tu es un invité… qui visite et regarde… Image consentie, offerte. Malgré tout, la fenêtre demeure écran énigmatique, halte entre deux mondes, embrasure-paravent : tableau presque trop blanc de fugue ensommeillée. La liesse, le bruit se sont assoupis. La foule est disloquée. Les capes se dissolvent maintenant dans l’obscurité, les derniers promeneurs écrasent les confettis multicolores sous leurs pieds fatigués. La Sablonnière s’endort une nouvelle fois dans sa solitude. Ce n’est pas un moment d’absence, mais d’accomplissement, de présence figurée. Blanche-neige ouvrit la fenêtre et la sorcière lui tendit la belle pomme rouge… Empoisonnée. J’aimerai poser une pomme à la place de la bouteille d’eau qui, seule dans l’espace, indique et situe le temps, l’époque. Sculpture translucide, c’est elle la lucarne que le regard traverse. Le fruit mûr indiquerait une saison, raconterait une histoire : Eve à la peau blanche, Le jardin des Hespérides, Hélène et la pomme de Pâris, l’automne laissant s’envoler des brassées de feuilles jaune et or dans le verger. Je ne sais ce que je verrai, ni ce que j’attends. J’’entends cette voix qui disait : « Voici la chambre d’ambre, la chambre rouge… » et j’imaginais alors cet arôme envoûtant, subtil, velouté, chaud… qui s’évapore dans la coulée de matinale luminosité… parfumant la peau douce de l’Arlésienne endormie sur le lit, froissant sa parure. J’étais assise dans le coin le plus reculé de la pièce, un libre ouvert sur les genoux, lorsqu’elle entra… Je me lève maintenant. J’ouvre la porte qui grince sur ses gonds et je pars, car ici, je ne suis pas chez moi.

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