lundi 1 novembre 2010

la dame en noir





CHRU Lille La nuit

Cette nuit là, lorsque je pris mon service, j’étais à peine arrivée que la patiente âgée de la chambre 412 sonnait déjà …

« Vous savez, me dit-elle, je l’ai encore vue !

- Qui avez-vous vu ?

- La dame en noir

- Qui est cette dame ? je n’ai vu personne passer dans le couloir…

- Elle va vite…Elle marche le dos voûté, la tête couverte d’une capuche et son manteau est tout noir

- Comme une panthère ?

- Non Oh !Non ! C’est un manteau en poils de chien noir !

- Vous en êtes bien certaine ?

- Bien sûr ! Et elle marche vite, si vite mais demain, je me lèverai et je la suivrai avec mon déambulateur… «

le lendemain soir, lorsque l’infirmière et moi sommes entrées dans sa chambre pour notre premier tour des malades, la patiente m’attendait.

« - Elle est encore venue !

- Ah ! Et toujours en manteau noir ?

- Oui, oui et j’ai peur. Elle me fait peur. Vous allez rester avec moi, n’est- ce- pas ?

- Ne vous inquiétez pas ! Nous ne sommes pas là…Vous le voyez toujours ici ? Quand vous venez ?

- Oui, je ne la vois jamais chez moi mais seulement lorsque je suis hospitalisée…

- Comment était-elle aujourd’hui ?

- Toujours la même. Mais cette fois-ci j’ai vu ses longs cheveux si noirs…

- Comme un corbeau ?

- Oui, c’est ça, comme un corbeau ! Et si longs…Et la tête toujours baissée. Elle me fait peur. »

Lors de la troisième nuit, je retrouvais ma patiente enchantée et souriante. Elle me raconta toute emplie d’effervescence qu’elle l’avait suivie dans l’après-midi.

«  Oui, aujourd’hui, je l’ai suivie. Jusqu’au bout du couloir. Quand elle est arrivée au bout, contre la porte, elle s’est retournée brutalement. C’était trop brusque et j’ai sursauté. Mais j’ai vu ses yeux. Enfin j’ai vu ses yeux.

Un regard perdu qui voit au loin, qui ne regarde rien et son visage blanc, si blanc, plus blanc que le vôtre ! du blanc et du noir !

- Comme une photographie !

- Oui du blanc et du noir mais ce n’était pas une photographie ! mais peut-être si vous la voyez vous pourriez la prendre en photo ? Pour ceux qui ne me croient pas ! Et son manteau va jusque par terre et il traîne. On dirait qu’elle n’a pas de pieds, qu’elle flotte…

- Vous n’aviez pas vu tout ça avant ?

- Eh !bien non ma petite ! Tu vois bien que j’étais toujours dans le lit. Il n’y a qu’aujourd’hui que j’ai pu aller au fauteuil"

Depuis la semaine dernière, cette malade est retournée dans sa maison de retraite là où il n’y a pas de dame en manteau noir et elle était très heureuse… Sauf que dans la réalité, elle ne marche pas et qu’elle n’a pas de déambulateur.

 

 

 

 

 

lundi 25 octobre 2010

le 10 octobre - Guerre 14/18


Photographie Hôpital Axo-Golbey- Médecin-Major Guerrin René

Texte Jules Dagniaux

.10 octobre.

C'est fini ! Nous gardons tout le terrain gagné


Coin de France d'un sang généreux imprégné ! 


Car du matin au soir et soir à l'aurore, 


Souvent empoisonné par les vapeurs de chlore,


Ces dix jours n'ont connu ni trêve, ni repit.


Mais nous tenons enfin enfin les côteaux de la Py.

Je cours au Poste : il est de brancards obstrué ;


mais Maurice est, depuis tantôt , évacué.

champ de bataille - Jules Dagniaux

guerre 14/18 - photographie René Guerrin

Journal des offensives de Champagne ( octobre 1915 ) texte de Paul Carpentier, bâtonnier de l'Ordre au palais de justice de Lille. Ecrivain et poète sous le pseudonyme de Jules Dagniaux.

Hier, comme je suivais quelque songe lointain,


l'ordre m'était donné de venir ce matin


Avant le jour, soit vers quatre heures et demie, 


A l'opéra, tout près de la ligne ennemie,


La nuit pâlie à l'heure où nous partons,


Et la vitesse ajoute encore au froid.


Nous sursautons. Dans l'auto, qui,

broyant la Marne épaisse et flasque,


Rebondit dans les trous et fait trembler mon casque.


Nous longeons des canons, des troupes, des charrois,


Puis un grand champ peuplé de centaines de croix .

Un tournant brusque et nous voyons dans la bruine

le profil échancré d'un bourg en ruines... :

samedi 23 octobre 2010

Sur la plage. Léonard René Guerrin



  Léonard Alexandre René Guerrin - Médecin Major Guerre 1914/1918- Hôpital de Golbey-Haxo, 

Né le 03/02/1886 de Guerrin René Eugène, Horloger- Bijoutier de son état,  et Foissey Eugénie, à Chaumont, 23, rue de Bruxenville en Haute-Marne - Décédé le 23 août 1949 au 17 rue Patou à lille


Sur la plage.  

Par un doux soir d’été, tandis qu’au loin la lune

Mollement balançait son disque de pâleur

J’allai inconscient tout le long de la dune

En écoutant heureux, la dernière clameur

De quelque matelot rentré tard au village.

J’allais ne sachant où quand soudain j’aperçus

Une ombre se glissant alerte sur la plage,

Et l’ombre s’arrêta sur un des bancs moussus

Couchés non loin de moi. D’une belle bretonne

C’étaient la taille fine et le jupon flottant :

Accompagnant alors la chanson monotone

De la mer et des flots battant et rabattant

Les rochers du rivage, elle entonna joyeuse

Un des airs du pays. Elle se tut bientôt

Car tout près sur le sable et dans l’herbe moelleuse

Un pas se fit entendre… Elle fit un sursaut.

C’était le pas d’un homme. Est ce toi, fit la femme ?

La brise répondit . - Ne reconnais-tu pas

Ma petite Margot, par Notre Dame

Le pas de Mathurin, l’ombre de ton cher Gars !

Je les vis approcher et puis comme une abeille

Voltigeant fait un bruit, un frôlement se fit.

C’était un doux baiser, la chose sans pareille

Fait qui pour des amants est toujours inédit.

Puis aux deux amoureux des serments ce fut l’heure

Serments que je perçus bercés du bruit des flots.

-Des filles de chez nous Margot, t’es la meilleure,

Mais sais-tu ce que c’est que des vrais matelots ?

Sais-tu qu’en bon marin, ainsi que je t’épouse,

J’épouserai la mer, et sais-tu que la mer

Le sais-tu, chère amie, est quelquefois jalouse ?

-Mathurin, dit l’enfant, je -n’aurai rien d’amer

Car, si l’océan veut te prendre comme otage

À ton secours, j’irai pour mourir avec toi !

Nous nous suivrons  partout, la vie est un voyage.

Nous parviendrons au port, tu peux garder ma foi.

Et là-bas, lentement, je pus voir les deux ombres

S’éloigner à regret des falaises sombres.

 

René Guerrin

14/19 avril 1902

 

 

 

Guerre 1914/1918


guerre 1914/1918 - Photographie René Guerrin.

texte Paul Carpentier alias Jules Dagniaux

Tous s'assoient éclairés par un fanal tremblants,
Ils content, tandis qu'on leur verse un jus brûlant,
Que, leurs troupes hier ayant été fauchées,
Ils viennent d'être enfin relevés aux tranchées
Prises à l'ennemi dans ces bois défoncés; 
Ils demeurent les seuls officiers non blessés
Du régiment, qui tint huit heures sur la ligne,
Et laisse, vaillamment fidèles à la consigne,
Deux tiers de l'effectif couchés sur le carreau. (extrait)