mercredi 15 avril 2015

la Fanette de la rue de la Madone.



 La tentation est grande d’offrir des images de mousses verdoyantes, d’éclats de lunes, de floraisons d’aurore sur ces côtes d’enfance et de songes, de notre enfance intermittente qui va de rive en rive et explore l’inopiné.
Il arrive que rien ne puisse être gravé sur papier ou pellicule, c’est la mémoire qui est détentrice de l’évènement, du moment vécu, existe t-il ainsi une distance favorable entre le vécu et ce dont on se souvient ? Temps suspendu. Instant arrêté. Vincent chantait "la fanette" , " sur la plage, la ville s'endormait, j'en oublie le nom..."  


 Ce serait comme ce studio,  rue de Jemappes, le vin d'Alsace brillait dans les verres. Les photos étaient restées dans leurs albums de cuir fané au creux du  vieux meuble dont la clé était perdue.  Le jeune homme ne venait plus jamais s'asseoir dans le fauteuil devant le lit. Par la fenêtre, on entendait siffler les oiseaux qui nichaient sur les arbres solitaires de la rue.
Mon appareil photo m'avait été volé, je ne faisais plus de photos ;  quel dommage, j'y pense maintenant car j'aurai  de nous, aujourd'hui, une trace, une empreinte, un "Passage de mémoires".
J'ai oublié le rendez-vous programmé pour les années futures où l'on se retrouverait pour échanger et  dire nos errances, nos devenirs, nos explorations. "Tu habites rue de la madone et moi, je viens..." Retrouvailles qui ne seront pas, sauf de temps à autre, dans un rêve qui interpelle. Je n'ai pas noté la date de ce rendez-vous sur la  page d'un carnet précieux, ou alors, j'ai perdu le carnet et je ne m'en souviens plus. Nous étions assis, tous les trois, sur un promontoire, non loin de la mort, non loin de la mer ;  il faisait chaud, c'était la fin de l'été et c'était la nuit. Bientôt, nous allions nous perdre à jamais. Je me demande pourquoi j'avais écris la mort plutôt que la mer mais je laisse ces mots, c'était l'amorce d'une autre mort, celle du rejet imposé, d'un abandon qui fragmente l'esprit, d'une brûlante coupure dans le coeur, la déchirure.


La maison blanche de Vorges s'est éloignée dans le reflet du miroir aux anges sculptés, comme si le passé appartenait désormais à un monde inconnu,  que je parviens à peine à percevoir, ni ne peux entrevoir. Un brouillard occulte le jardin des enfances. Plus je m'approche et plus la maison s'éloigne.
Le puits a été comblé, il n'y a plus d'échelle rouillée sous l'érable. Le noisetier est toujours aussi beau et grand. Les poules sont mortes depuis si longtemps, leurs plumes envolées au vent des pierres cachées.
L'échelle de la cave aux pommes de terre, je l'ai mise là-bas, au bord d'une décharge. Je suis retournée, impasse Montparnasse mais les enfants ne sont plus là. La maison de Daniel a été rasée.
les pierres moussues restaient secrètes,  blotties sous le vieux pont de bois, quelques chaussures filaient le long de l'eau ; les fillettes ont 5 ans et rient, la lune s'est endormie. les papiers griffonnés se sont flétris comme  tombent les pétales des fleurs.
Des mots griffés, éparpillés, jetés sur le sable humide, une ancienne chanson dans l'ardeur de cette nuit plus intense, maintenant, la chaleur d'une bière devant un bon film, un livre ouvert sur mon lit et je me rappelle ; ce sont ces quelques vers d'un poème que le vieux moine orthodoxe récite dans la chambre de sa maison de retraite : " je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant/ d'une femme qui m'aime et que j'aime /et qui n'est jamais chaque fois  la même." 



Les herbes sont si hautes, le chat ne se voit pas. On joue à chat perché, chat botté passe sur le chemin. La petite fille au manteau rouge va vers le cimetière, la grille est entrouverte, elle se penche vers la glycine chevelue, dépose son pot de beurre. l'ange regarde, fait un clin d'oeil. Tout me semble si amusant aujourd'hui !
La dame au chignon tricote une longue écharpe pour l'hiver prochain, assise devant la fenêtre au rideau tiré. Dans la rue glissent des enfants sur des patins à roulettes bruyants. 


Une balançoire grince, stridente ; l'enfant se balance en chantant : " Il y avait un pays peuplé de fées /et sur le ruisseau les oiseaux dansaient/mais moi je ne vois plus le petit garçon /au nom de roi mage, Noël est trop loin/ je ne me souviens plus de ses yeux..." Vincent chantait "la Fanette de la rue de la madone", j'étais emplie de silence, j'écoutais. C'était hélas et maintenant, un hier perdu ou somnolent. Une amnésie.



Daniel n'est pas mort ; il est vivant dans le jardin, notre jardin secret et nous jouons encore. D'autres enfants nous rejoignent, ceux des films que l'on regarde et ceux de la vie, les enfants des voisins, les enfants des amis, les enfants de la rue et comme l'écrivait Patrice de La Tour du Pin les enfants perdus, les enfants de Novembre.
Les gouttes d'eau de l'été sillonnent ma peau, nos bulles iridescentes s'envolent et nous aussi, nous volons, libellules et mésanges, ailes vertes et bleues. Daniel est devenu un ange peut-être. " Bulle, envole toi"... Je redécouvre le parfum de la marjolaine et je m'endors. Peter Pan s'amuse à sauter de nuage en nuage, puis tombe dans le reflet de Narcisse. L'eau se flétrit, de nervures blanches, l'onde tremble. J'ai enfermé le papillon mort dans une icône, juste sur le visage de la mère de Dieu. Dieu s'envole sur les ailes des perroquets, ou glisse le long des fleuves, il est d'ambre et de couleurs ; parfois de noire terre ou d'aride absence.


La vieille dame a  dit que si l'on meurt trop jeune, on devient un ange ! Mais ce que disent les vieilles personnes est il réel ? Les vieilles personnes aiment le bal musette, danser sur un air d'accordéon,  manger des crêpes au sucre ;  pas toutes les vieilles personnes, bien heureusement ! Moi je préfère boire du vin. L'important est d'oublier ce qu'elles ont dit  entre la prière à Saint joufflu et le café au lait du petit matin. Surtout  ne plus y penser. Les dix commandements offerts à Moïse sont un poids et un devoir souvent bien trop surprenants et bien trop prenants pour les petits enfants. Je me dis qu'ils préfèreraient jouer avec les lettres de feu qui s'inscrivent sur la table de pierre. Jouer simplement avec le feu, tant pis s'ils se brûlent, la douleur réveille ou éveille ;  instruit aussi. Le feu ne fait pas toujours mal, il embrase les chevelures, embrasse la nuit, incendie les regards, illumine le pelage du chat. Le feu follet qui tournoie entre nos doigts.

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